La gardienne du monde perdu

Une nouvelle de Justin, pour Laura

Il y a longtemps, du temps où Adam et Ève vivaient encore dans l’Eden, la Terre était verdoyante et giboyeuse, et les Mers étaient poissonneuses. Le monde était peuplé d’animaux fantasmagoriques : licornes, dragons, dahus, phœnix, simurgh, quetzalcoatl… mais aussi d’êtres facétieux : laminak, kodamas, korrigans, sirènes. Ces différentes créatures vivaient en parfaite harmonie, dans le meilleur des mondes.

Malheureusement, ce qui devait arriver arriva. Ève, dans sa quête éternelle de la vérité et de la connaissance, mais aussi parce qu’elle avait un petit creux, croqua la figue. Adam, comme la plupart des garçons, ne pût que suivre Ève, d’abord timorée, puis avec plus d’assurance, croqua lui aussi le fruit défendu. Le propriétaire des lieux s’aperçut de ce méfait, et, furieux, renvoya ces deux malotrus, sans attendre la trêve hivernale.

Licorne
Détail extrait du Jardin des délices, peinture de Jérôme Bosch.

C’est ainsi que nos deux amoureux, à peine pacsé et devant rembourser leur prêt étudiant, se trouva à la rue. Ou plutôt dehors, dans un monde grand, vierge et merveilleux.

Dans ce monde extraordinaire, il n’y avait pas de prédateurs, les créatures étant véganes. Malheureusement, Adam et Ève, ne connaissant pas ces us et coutumes, se mirent à chasser. Au départ, c’était simplement pour se nourrir et se vêtir. Le quetzalcoatl, avec ces plumes chatoyantes, paraît Ève d’un resplendissant manteau. Les dahus finissaient au barbecue ou en ragoût, fournissant une viande tendre et goûtue. La chasse était modérée et dans la limite du raisonnable.

Fâcheusement, l’humain étant l’humain, surtout Adam qui voulait prouver sa virilité, lui qui souffrait d’un complexe d’infériorité, et dans sa soif de conquête, décida, de manière hautaine, prométhéenne et gonflé d’un sentiment d’hybris de soumettre totalement et radicalement la nature, au lieu de simplement vivre en harmonie avec elle. Il allait donc établir un plan de destruction systématique du Paradis terrestre. Il décida de chasser les dragons, non pas pour utiliser leur viande, qui était dur comme de la pierre, ou les écailles, coupantes comme des lames de rasoir, mais pour leurs glandes thyroïdiennes, qui, une fois transformée en huile, permettait d’allumer un feu. Mais comment chasser ces nobles animaux, qui était rusés ? Adam avait découvert leur point faible : les dragons ne pouvaient pas résister aux marshmallows. Dès qu’ils sentent l’odeur de cette friandise, ils se précipitent, crache un peu de feu pour faire fondre ce mets de choix, et l’avale sans aucune autre forme de procès. Il suffit alors à Adam de faire tomber une pierre suffisamment lourde pour étourdir le colosse, et à l’aide d’une écaille de ce dernier, trancher sa gorge pour récupérer la précieuse glande.

Adam adorait aussi chasser les licornes. Rien n’était plus facile à chasser qu’une licorne. De nature joueuse et cherchant le contact, les licornes s’approchaient des humains pour se faire de nouveaux amis. Il suffit à ce moment-là à Adam de planter sa lance bien aiguisée d’un coup sec. La licorne tombe, et il suffit de récupérer sa corne pour ses vertus soi-disant aphrodisiaques.

De la même manière, le simurgh était abondamment chassé. Sa viande était fade. Par contre, le majestueux oiseau était apprécié pour ses plumes brillant de mille feux, qui paraît volontiers les coiffes excentriques d’Ève. Adam, désespéré et voulant reconquérir le cœur de sa bien-aimée, qui l’avait quitté pour cause de machisme caractérisé, décidait de lui offrir, quotidiennement, une nouvelle coiffe, en vain.

dragon
Saint Georges et le Dragon de Raphaël

Petit à petit, la biodiversité chuta. Les incendies de forêt que provoqua Adam pour faire de la culture sur brûlis, empêcha les arbres de faire leur évapotranspiration, et le climat se réchauffa. Les créatures magiques, de plus en plus rares, décidèrent de vivre en haut des montagnes, là où Adam ne pouvait pas venir les chercher. Laminak, kodamas, korrigans, sirènes, ces êtres supérieurs qui étaient les garants de ce monde menacé, décidèrent de tenir un conseil pour le sauver.

Aux grands maux, les grands remèdes. Une union sacrée fut décidée, et il fut planifié une attaque du village des humains. Malheureusement pour les créatures facétieuses, le village avait bien grossi. Adam et Ève, dans une volonté de toucher plus d’allocations, eurent de nombreux enfants. Ces enfants étaient forts, car ils avaient mangé de la soupe quand ils étaient petits, et l’attaque fini en bain de sang. L’union sacrée avait fait son temps, gisant dans une mare de sang. Les humains avaient gagné, et il ne restait que de la chair déchiquetée en guise de souvenir de cette insurrection.

Licorne
Jeune fille vierge et licorne, détail d'une fresque attribuée à Domenico Zampieri.

Tous les êtres facétieux, disparu de la surface de la Terre ? Plus aucun gardien pour protéger les animaux fantasmagoriques ? Bien sûr que non, il restait une petite fille, qui s’était réfugiée dans les bois : elle appelait Laura, et c’était la princesse des licornes. Elle adorait les licornes, et les autres créatures magiques. Elle passait son temps à soigner licornes et dragons, à les cacher à la vue des humains. Prenant son courage à deux mains, elle rassembla les dernières créatures encore vivantes, malheureusement trop peu nombreuses, et décida de les emmener loin, là-haut dans la montagne. Elle veilla toute sa vie sur ces animaux, qu’elle considéra comme ses enfants. Mais, le temps s’écoula, et la petite fille s’était transformée en vieille dame. Un matin, elle ne se réveilla plus. Les animaux furent alors tristes, et pleurèrent toutes les larmes de leur corps. Les larmes se transformèrent en ruisseau, et grossirent de plus en plus. C’est ainsi que naquirent les torrents. Pour échapper aux humains, les dragons se transformèrent en lézards, et les licornes en pottok. La prochaine fois que tu regardes une montagne, tends bien l’oreille : peut-être que tu entendras des cris de chagrin, ultime gémissement de ce monde perdu, où vivent paisiblement les dernières licornes et dragons.